L’éloge de la paresse

Au Québec, c’est connu, nous ne sommes pas assez productifs. Nous sommes paresseux, lâches, nous devons nous inspirer des meilleurs comme la Chine et la Corée du Nord. Il faut travailler plus fort, faire plus d’heures chaque semaine, au moins 60 s’il faut en croire le député caquiste Jolin-Barrette. Bon, il ne veut pas que nous travaillions TOUS 60 heures, certes. Mais, il plaide pour que celui qui rêve de le faire puisse se défoncer enfin à la tâche, sans en payer le prix fiscalement, afin qu’il puisse récolter, lui, les fruits de son dur et vrai labeur de gars qui n’a pas peur d’être riche, comprends-tu.

C’est cute, mais tout ça est de la bouillie pour les chats, de la patate en poudre pour CHSLD. C’est faux. La science économique elle-même contredit de toutes les façons ce fantasme ultime néolibéral.

En un seul énoncé, le jeune député joue le jeu de ceux qui caricaturent la réalité pour qu’elle se conforme à leurs ambitions. Il dit, en défendant l’idée qu’un honnête travailleur qui n’a pas peur de suer pour devenir riche, que:

  • il suffit d’avoir du cœur au ventre pour devenir riche, pour réussir. Donc, il n’en tient qu’à vous ;
  • que ce serait donc le fun que l’on ne lui mette aucun bâton fiscal ou syndical dans la roue dorée.

Oui, bon. Donc, c’est faux, dis-je. Mais, encore…

D’abord, distinguons les concepts. La plupart de ceux qui nous bassinent avec la productivité n’utilisent même pas les concepts de la bonne manière. Peut-être à dessein, sinon, à sans-dessein… mais, bref, il faut distinguer production et productivité. La production, c’est le quantitatif. C’est produire plus d’unités de quelque chose, c’est en sortir plus de l’usine. On peut donc regarder les colonnes de chiffres et se plaindre parce qu’on devrait faire plus de 2X4, plus de lingots d’aluminium, plus de Big Mac.

On associe à tort productivité et « travailler plus ». Sur le plan technique, la productivité réfère à la valeur de la production par heure travaillée. Elle ne concerne pas que les travailleurs, elle concerne aussi les autres facteurs de production comme la machinerie, les matières premières, les terres arables, etc. Au fond, la productivité, c’est l’aspect qualitatif. Comment on produit, est-ce qu’on est efficace ? Est-ce qu’on peut en faire plus avec moins ? C’est donc, essentiellement, une question de production judicieuse. « Mieux on utilise les facteurs de production, meilleurs sont ces facteurs, plus grande est la productivité », nous dit l’économiste Jean-Claude Cloutier. Vous venez alors, sans le savoir, de mettre le pied dans un univers touffu au possible, complexe, au sein duquel il faut naviguer avec grande prudence, avec beaucoup de doigté.

Il ne sert à rien de comparer ce qui ne se compare pas, autrement, vos résultats seront faussés. Quelle est la structure industrielle des deux États, régions ou villes que vous comparez ? Comparer une industrie lourde à une industrie légère n’aurait pas rap, comme on dit.

Certains se sont donné le mal d’essayer de comparer des pommes avec des pommes, en ajustant le plus possible tous les paramètres en jeu. Les empêcheurs de tourner en rond de l’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) ont l’oeil ouvert et ont ainsi dressé un portrait le plus fidèle possible de la situation et… surprise : le Québec s’en tire bien ! Il suit de près la moyenne canadienne, comparable à l’Ontario. Hé bin, toi ! Et ce, malgré plusieurs décisions politiques dans le secteur industriel favorisant notre voisine anglophone.

Le Québec est un champion du monde dans certains domaines (comme les appareils de simulation de vol, le papier journal ou les lingots d’aluminium) et en arrache un peu plus dans d’autres. C’est ainsi. Non pas qu’il faille désormais dormir sur nos lauriers de paresseux, mais au moins cesser de culpabiliser dès aujourd’hui à propos du prétendu problème de productivité qui nous ronge tel un cancer.

Non. Ça va pas si mal, voyez-vous.

Oh, il y a bien une donnée qui nuit à la productivité : c’est l’investissement. Il est à la baisse et c’est mauvais (il a un peu repris, certes). Pour hausser la productivité, il faut s’intéresser au capital humain, à l’innovation, aux technologies, aux domaines de production… mais si vous n’investissez pas, ça ne peut pas fonctionner. Alors, on réplique que c’est l’encombrante fiscalité québécoise qui pose problème à l’investisseur plein de bonne volonté.

Oui, bon.

Sauf, que les malcommodes de l’IRIS analysent alors les données et vous savez quoi ? Les statistiques ne confirment pas cet argument. « Il ne semble pas y avoir de lien fort entre fardeau fiscal et investissement au Québec », écrivent-ils. Il faudra trouver des excuses ailleurs.

Et puis même si vous rêvez encore, stupidement, des travailleurs à 60 heures, vous devez tenir compte des rendements décroissants, une notion connue et établie en économie qui dit que, pour faire simple, ça ne donne pas grand-chose d’épuiser ta ressource au-delà du bon sens puisque, avec la fatigue, ton employé devient de moins en moins productif, il risque de faire des erreurs, etc. Au global, c’est même une mauvaise idée.

Oui, parce que, voyez-vous, c’est pas commode, mais un humain reste… un humain. À la fatigue succèdera l’épuisement, puis la déprime, la démotivation…

Des mots qu’un fana de la productivité n’apprécie guère.

D’ailleurs, pour annihiler l’argument des 60 heures, il faut savoir que la France, l’Allemagne et les Pays-Bas affichent une productivité comparable à celle des États-Unis… malgré qu’on y travaille 300 heures de moins (et même davantage) en moyenne par année (soit un écart de 17 % à 23 %, chiffres de 2012). Bref, dans ces pays, on est plus efficace avec chaque heure travaillée.

Et puis, à combien de sauces vont-ils nous servir la productivité ? Les médecins devraient voir plus de patients ? Ne devraient-ils pas faire mieux, soigner efficacement ? Nos écoles devraient-elles enseigner plus vite ? Faut-il que l’OSQ nous fasse la 5e de Beethoven en 1 min 22 pour hausser sa productivité?

On peut délirer longtemps avec un concept de productivité mal compris. Demandons aux lanceurs du baseball majeur de cesser de se réchauffer le bras et d’embarquer sans délai sur le terrain. On verra tout le bien qu’on en tirera…

Alors, pourquoi nous culpabiliser collectivement à répétition en nous chantant les cantiques néolibéraux qui disent que nous sommes des lâches parmi les lâches?

Quand on prend du recul, on constate en fait que la productivité a sans cesse augmenté au cours des dernières décennies… mais jamais les salaires n’ont pu suivre les courbes. Ah, tiens donc! La raison, c’est qu’en nous écoeurant avec la productivité, on espère forcer la souplesse, casser les mesures de protection des travailleurs, les contraindre à faire trop avec presque rien, dans le but de permettre aux actionnaires d’en mettre toujours plus dans leurs poches.

C’est-ti pas beau, ça?

Le but n’est pas de faire un Québec meilleur, mais des riches encore plus riches. Et pour ça, on est prêt à vous chanter des bêtises. C’est pourquoi il vaut la peine de se mettre des bouchons dans les oreilles et de regarder l’ensemble du tableau, en paix, pour juger convenablement de la situation en se basant sur la réalité.

En somme, n’en déplaise à Lucien Bouchard, notre père fouettard et (dé)motivateur en chef, nous ne sommes pas les paresseux qu’il laissait entendre. Remarquez, les économistes nous disent même qu’un paresseux peut avoir du bon : il pourrait avoir tendance à chercher et trouver des moyens d’en faire plus avec moins. Et ça, c’est exactement ce qui s’appelle améliorer la productivité.

Faisons l’éloge de la paresse. C’est bon pour le moral et pour l’économie…

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