L’État, qu’osse ça donne?

Il y en a qui aiment bien planter l’État. C’est pratique. Pour ce faire, la recette est simple : désincarner l’État, le présenter comme un monstre tentaculaire obscur, des messieurs à cravate qui vivent dans une tour d’ivoire, loin du vrai monde, loin des vraies priorités, qui n’ont comme objectif que celui d’abuser des pauvres payeurs de taxes.

Bon. On s’amuse.

Mais, en réalité, l’État, c’est vous, c’est moi, c’est nous. L’État, c’est ce qui a pour mandat de veiller à nos intérêts. Ça peut sembler difficile à croire, mais c’est vrai. C’est juste que certains gouvernants ont un talent réel à nous faire douter de leurs intentions et un talent encore plus grand à échouer à la tâche.

Pourtant, nous rappelle l’économiste Jean-Claude Cloutier dans son livre, l’État a essentiellement deux grands rôles : celui de corriger les incapacités du marché et celui de redistribuer les richesses. Tout dépend, par la suite, de l’intensité qu’on y met et des choix qui sont faits.

Oui, il y a les responsabilités de base, comme la défense, la loi et l’ordre, les droits de propriété, la gestion macroéconomique ou la santé publique. Puis, il y a les responsabilités comme l’éducation, la protection de l’environnement, les services publics ou les lois antitrust, celles pour encadrer le secteur financier ou protéger les consommateurs.

Déjà, on constate la certaine utilité du concept « État ».

Puis, pour les plus pauvres, pour répartir les ressources et les richesses, l’État se charge de créer des programmes d’aide, de soutien, offre des allocations familiales, des pensions, de l’assurance emploi. Et pour la richesse, il impose plus ou moins fortement des mesures fiscales.

Inutile, l’État? On le voit bien, c’est faux.

Ce n’est donc pas l’utilité qui est en cause, mais la manière.

À une certaine époque, il y avait plus d’État, un État fort, centralisateur, qui avait des aspirations de puissance et de domination, voire de colonisation (pensez à Colbert, ministre de Louis XIV). Par la suite, le libéralisme s’est imposé. Ici, c’était moins d’État, un État à sa place, minimaliste, qui laisse la main invisible du libre marché faire le boulot. Ça a donné ce que ça a donné : beaucoup de pauvreté, beaucoup d’inégalités, beaucoup de problèmes et l’enrichissement démesuré d’une classe particulière (la bourgeoisie, dans le langage marxiste).

Alors, on a ramené l’État dans le décor : c’était la social-démocratie à l’oeuvre, inspirée notamment par John Maynard Keynes. Ici, l’État devait remettre l’économie sur pied après avoir été ravagée par le laisser-aller de la finance spéculative. Le mot d’ordre : quand ça va mal, l’État doit investir, pour stimuler la relance économique, et quand ça va bien, l’État rembourse les dettes.

Mais, l’État comme garde-fou empêchait les fous de se laisser aller. Aussi, le néolibéralisme pris le devant de la scène, poussé par la dame défaire Thatcher et l’acteur Reagan. Là, l’État devait se faire tout petit, mais très fort à protéger les intérêts des puissants. On connait la suite : les inégalités se sont creusées comme jamais, les scandales financiers se sont multipliés, la Finance s’est emparée des leviers de commande.

Alors revient la même question : faut-il plus d’État?

Ceux qui voient les scandales politiques faire la manchette régulièrement, qui doutent (avec raison) de la probité de certains leaders, qui ont en mémoire certains choix catastrophiques de l’État répondront non à la question.

En revanche, ceux qui voient les scandales financiers saccager les économies de toute une vie de travailleurs honnêtes, qui connaissent les salaires indécents de PDG qui gagnent 500 fois ce que leurs employés reçoivent, qui estiment que le consumérisme n’est pas viable répondront oui à la même question.

Dans ce cas, la réponse n’est finalement pas plus ou moins d’État, mais mieux. « La qualité des interventions de l’État et sa capacité à bien s’acquitter des responsabilités importent davantage que sa taille relative ou que le niveau de la fiscalité », écrit Jean-Claude Cloutier.

En effet.

On trouvera des statistiques pour appuyer l’un ou l’autre des scénarios. C’est donc la qualité du boulot réalisé qui doit être mis dans la balance.

Et la qualité de ce qui est accompli devient encore plus importante en ces temps où l’État-nation tend à perdre de sa poigne dans un monde de plus en plus globalisé, aux prises avec des problèmes d’ampleur mondiale. De fait, les inégalités, la pollution, les ressources qui s’épuisent, tout ça ne concerne pas qu’un seul pays, mais l’ensemble des peuples.

Cette poigne perdue se retrouve alors, bien souvent, à l’échelle locale (les ONG, les communautés, les villes) où on trouve des individus engagés, responsables, allumés et inspirés. Ainsi, le municipalisme* réussit là où les grands ensembles échouent : susciter l’adhésion des gens, les intéresser aux problèmes de la société, les convaincre de poser des petits gestes qui, réunis, peuvent effectivement faire une différence localement, puis plus largement.

Ça ne veut pas dire de ne pas regarder par-dessus son épaule ce qui se passe à grande échelle. Au contraire. On le sait : souvent, un politicien bouge parce qu’il sent qu’on le pousse dans le dos. Quand un seul côté pousse, toujours dans la même direction, il ne faut alors pas s’étonner de voir une vision du monde dominer les autres. Les banquiers, le grand capital, le secteur de la haute finance ont leurs entrées dans les parlements, dans les corridors du pouvoir, partout en occident. En Angleterre, par exemple, un représentant de la City (le paradis absolu de la planification de l’évasion et de l’évitement fiscaux planétaire), soit le lord-maire, occupe une fonction de grande influence auprès des élus, du gouvernement. Son titre est comparable à celui d’un ministre d’État. Rien de moins. Voilà pourquoi il n’y a pas à s’inquiéter du côté droit du ring, ils prennent les moyens de se faire entendre. C’est frappant.

Par contre, les citoyens, le peuple, les travailleurs, comment font-ils pour influencer le cours des choses, infléchir les leaders mondiaux pour que l’économie rime à autre chose qu’assurer des dividendes aux actionnaires?

Bin, voilà.

Il faut alors pouvoir compter sur un État qui joue son rôle, qui l’assume avec vigueur et détermination, qui veille au grain démocratique, en somme. Mais pour ça, il faut aller voter. Ce sont des petits gestes, individuels, certes, mais, qui, additionnés, peuvent contraindre les plus gros à tenir compte de l’avis des plus petits, plus nombreux. Or, depuis des décennies, on déploie une énergie titanesque à nous enlever le goût de participer, à nous pousser à conclure que tout ça ne sert à rien.

Mais, oui, tout cela sert à quelque chose. Vous croyez sincèrement que si personne ne défend les droits humains, que personne ne met de limite à ce qu’on peut rejeter comme déchets dans la nature, que personne ne cherche à atténuer la folie consumériste que les grands leaders du monde financier s’en chargeront d’eux-mêmes?

Oui, c’est ça.

Continuez de croire à la main invisible et à toutes ces balivernes. Pendant ce temps, les autres auront compris que, plus encore que Louis XIV, l’État ce n’est pas lui ou eux.

C’est nous.

 

*Lire à ce propos les travaux de Jonathan Durand Folco.

Louis XIV

 


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