Trop tard, à moins que…

Harvey Mead est marginal. Il nage à contre-courant, il dérange et il le sait. Mais, c’est surtout un intellectuel qui ne peut se laisser guider par une idée si la science et la raison lui disent qu’elle est fausse. Autrement dit, rien n’est acquis. Si les données et la recherche lui prouvent qu’il a tort, il l’acceptera et changera la direction de la démarche qu’il avait entreprise.

Simple, oui et non.

Il a mis au moins 40 ans avant de le réaliser. Il le dit, en se marrant. Il s’en amuse. Mais, on comprend que derrière ses yeux rieurs et son sourire désarmant se trouve un humaniste préoccupé et inquiet du sort de ses semblables et de la planète qu’ils occupent. Préoccupé parce que les données, la raison, lui disent que c’est foutu.

Il est trop tard.

D’où le titre de son dernier ouvrage : Trop tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau. Oui, c’est foutu pour le monde dans lequel nous vivons, tel qu’il existe. Nous ne sommes pas fichus complètement puisque le très lucide Harvey Mead avance des pistes pour éviter le pétrin. Mais, la tâche s’annonce colossale.

Colossale, parce que le constat est sombre et accablant : les crises se succèdent, des crises qui ne sont pas isolées, mais partie d’un tout, d’une dégradation structurelle, où elles sont imbriquées les unes avec les autres, ayant toutes comme origine un modèle qui a tout faux.

Ce modèle, il n’a d’yeux que pour la croissance, le PIB bien gras, la consommation effrénée, les ressources épuisables qu’on épuise, le développement qui développe. Ce modèle est sculpté dans le marbre séculaire de l’économie néoclassique qui n’est pas programmée pour douter d’elle-même. Cette certitude conduit à des incongruités, des paradoxes absurdes, des oxymores comme développement durable ou économie verte, ce qui revient à dire : mourrons, mais de mort lente. C’est moins pire.

Pour Mead, c’est un déni de la situation actuelle, déni qui caractérise le discours et constitue la cause de l’échec du mouvement environnemental, de même que celui du mouvement social. Et aucun de ces mouvements n’a réussi à convaincre le public du bien-fondé de ses revendications. Échec, donc. Sur toute la ligne. Il fallait avoir le courage et la lucidité de laisser partir le bébé avec l’eau du bain. Mais, on ne l’a pas fait.

C’est l’erreur du Rapport Brundtland*, analyse Mead, de croire le postulat de base qu’il est possible de corriger le modèle économique dominant, mais sans en revoir les principaux fondements. Une correction qui est impossible, à son avis. C’est la même erreur que font les économistes aux convictions « croissancistes », que Yves-Marie Abraham appelle les « gloutons impénitents ».

C’est pourquoi, dans l’état actuel des choses et si rien ne change radicalement, c’est l’effondrement qui nous attend. D’abord de la production industrielle, accrochée à la mamelle des ressources naturelles avec un extractivisme insouciant, qui ne réalise pas que les projections les plus sérieuses ne lui laissent aucune chance. Puis le reste suivra, comme une nappe que l’on tire lentement d’une table débordante.

C’est pourquoi l’heure est au réveil collectif puissant.

C’est la fin de l’ère de la croissance. La fin du pétrole. Il faut foncer vers une société nouvelle, post-capitaliste, autrement c’est dans le mur que nous fonçons. Il faut éviter les pièges de l’économie verte et effectuer un vrai virage salutaire, en commençant par une réduction de 50% de notre consommation d’énergie, puis par une réduction généralisée de l’ordre de 50% en travail rémunéré comme en objets de consommation, dont l’automobile privée. Finis la volonté et l’espoir d’une transition en douceur. Voilà où nous en sommes.

Sommes-nous prêts à changer aussi profondément? Sommes-nous prêts à sortir de notre profond sommeil? Harvey Mead le souhaite sincèrement. « Cette urgence n’est plus pour nos enfants, comme le soulignait le rapport Brundtland il y a une génération, c’est maintenant pour nous. Il nous faut espérer qu’il ne soit pas trop tard », écrit-il.

Nous aurons au moins été avertis.

 

*Rapport officiellement intitulé Notre avenir à tous, rédigé en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies, présidée par la Norvégienne Gro Harlem Brundtland.

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