Halte au gâchis

L’éducation est une priorité dans notre société. Au Québec, on est d’ailleurs pas peu fier de notre système d’éducation plus accessible qu’ailleurs. Sans être gratuits du début à la fin, comme c’est le cas dans certains pays d’Europe (à l’université, certains pays offrent la gratuité ou de faibles frais de scolarité. Le Danemark, pour ne parler que de ce cas, offre la gratuité complète, de même qu’une allocation d’études), le Québec peut néanmoins se vanter de ses coûts de scolarité nettement inférieurs aux autres provinces, encore davantage comparés aux États-Unis.

Bon. Sur papier, ça va. On est bon.

Mais, sur le fond, qu’en est-il? Est-ce que l’éducation est une véritable priorité? Est-ce que notre société est pleinement consciente de ce que ça signifie? Est-ce que notre vision de l’éducation est la bonne?

Ça, c’est moins sûr.

Un des contaminants majeurs à cela, c’est ce qu’on appelle le « management à l’Américaine ». Ces termes sont employés par Omar Aktouf dans son ouvrage Halte au gâchis : en finir avec l’économie management à l’Américaine.

Un gâchis?

Quand on se pose les bonnes questions, on risque fort de répondre oui : c’est un gâchis. Surtout quand on se donne le recul nécessaire, ce qui veut dire prendre le temps de considérer les aspects culturels, intellectuels, la langue, etc. Quand on considère l’éducation comme un incontournable et vital moyen pour un être humain de devenir un citoyen accompli… là, ça commence à moins faire sourire.

C’est que, voyez-vous nous dit Aktouf, le management à l’Américaine nous pousse à concevoir l’éducation comme un investissement, payant, pour l’avenir.

À première vue, cette conception a du sens. Pourquoi pas? On investit pour étudier dans le but d’avoir un travail, idéalement payant, pour contribuer à la société, non?

Oui et non, en fait.

Trouver un boulot et payer des impôts, ce n’est qu’une partie de la réponse, quand on y songe. S’éduquer, c’est surtout (ça devrait) être l’occasion de remplir son cerveau de concepts, de notions, de savoirs, d’idées, de matière à pouvoir comprendre le monde dans lequel on vit, pouvoir poser un regard critique, avoir le jugement nécessaire pour poser les bons gestes. Les vrais bons gestes.

On ne parle pas de prendre la décision d’acheter telle ou telle canette de boisson gazeuse. Je caricature un peu… mais, il y a beaucoup de cela: au premier degré, vous serez intéressés par le prix du produit. Au second degré, par ce qu’il vous apporte et ce qu’il faut pour le produire.

L’éducation doit ouvrir les horizons, arracher les oeillères, elle doit enrichir et pas seulement le porte-feuille. Il y a tant de savoirs, de réflexions, de paroles sages et justes qui méritent d’être transmises. Alors, pourquoi ne pas réintroduire plus fortement les classiques? La philosophie, la littérature, les grandes oeuvres?

Enrichir les esprits? Vous êtes fous? Ce n’est pas de ça que nos entreprises ont besoin. Elles ont besoin de travailleurs compétents (et obéissants, ça on le dit moins). On peut être un expert, poussé, dans un domaine technique précis… sans pour autant savoir ce qu’est la chrématistique pour Aristote, non?

En effet. Et c’est là tout le problème: vous pouvez savoir bricoler un moteur d’avion, mais est-ce que ça fait de vous un citoyen complet qui a réalisé son plein potentiel d’humain?

Pas certain.

Le management à l’Américaine se fout bien de tout cela. Il se fout bien que la culture se dilue, tranquillement, dans la grosse sauce brune américaine. C’est ça qui vend!

Ah oui. La vente, ça, c’est important…

Voilà pourquoi on passe l’éducation, la culture et le reste dans le tordeur du néolibéralisme : c’est payant.

D’accord, mais pour qui?

Faisons comme les Américains et poussons le Québec inc. à fond vers les bas-fonds intellectuels afin de se doter collectivement d’une main-d’oeuvre habile, mais docile, participante volontaire à l’enrichissement de la toute petite portion de la population qui en a déjà trop.

Ça, c’est bien.

Faire de l’argent pour de l’argent, comment faire de l’argent, être riche. Ça, c’est réussir. Être riche, c’est avoir réussi sa vie. Il n’y a que ça.

On peut être un parfait crétin, un inculte, avoir le visage orange, ce n’est pas grave… ce qui permet de juger de la réussite d’un individu, c’est le nombre de zéros qu’il a dans son compte en banque, quitte à ce que cela signifie être lui-même entouré de zéros, sur le plan humain.

Vous tenez à la démocratie? Eh bien, justement, pour favoriser la démocratie, il faut laisser le marché s’amuser comme il l’entend. Pour le management à l’Américaine, l’entreprise privée est perçue comme une institution automatiquement fondatrice de liberté et ipso facto de démocratie.

Pour vrai.

Cette propagande fait tache d’huile (pour rester dans les images grasses) et pollue l’esprit de ceux qui sont responsables du parcours scolaire des jeunes générations, futurs contributeurs de cette société de consommation qui monétarise tout (pour vous donner une idée de la folie pure qui guide certains : on dit qu’un couple qui se sépare est préférable à un couple stable, car le couple séparé achète tout en double. C’est bon pour la consommation… avouez que c’est troublant!)

Bref, nous sommes en train de passer à côté de l’essentiel. Voilà la vérité. Et malheureusement, quand on regarde vers l’avenir, il est difficile de percevoir un changement de cap à l’horizon.

Aux États-Unis, bien sûr, la chose est encore plus grossièrement évidente: Donald Trump représente la quintessence de la médiocrité, le sommet des bas-fonds, le plein de vide, le règne absolut de la consommation de masse.

Pourtant, pourtant…

Il y a des notes d’espoir, par-ci, par-là. Bernie Sanders s’est tout de même fort bien défendu, malgré le fait qu’il porte ouvertement son étiquette de socialiste. Quand même…

Cela indique clairement qu’il y a une plus large partie de la population que l’on croit qui n’en peut plus de ce modèle. L’argent pour l’argent (ou chrématistique)… ça fera.

Décidément, Aristote aurait fort à faire s’il était parmi nous.

À quand une société qui fait de l’éducation une véritable priorité? À quand une société qui se présente avec les trois priorités suivantes: l’éducation, l’éducation et l’éducation?

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