La richesse des nations

L’idée n’est pas de redorer le blason d’Adam Smith. Loin de là. Il est toutefois intéressant de se mettre le nez dans les livres pour savoir de quoi il s’agit, au lieu de rester à l’étape du qu’en-dira-t-on. On sait que tu sais que tout le monde sait. Mais… dans les faits… qui l’a lu?

Tout le monde connait Adam Smith (ou presque). Plusieurs connaissent le nom de son oeuvre phare : la richesse des nations. Combien sont passés à travers?

Peu. Ce n’est pas un reproche, c’est une forte impression.

Quand on se donne la peine de le lire, on constate rapidement une chose : la richesse des nations est un livre qui décortique l’économie, qui la dissèque, littéralement. Adam Smith est un intellectuel, un universitaire, un moraliste qui cherche à comprendre la société dans laquelle il vit et souhaite, surtout, apporter une réflexion qui permettra d’améliorer les choses, dans le cas qui nous occupe, à enrichir les nations.

Pourquoi pas.

Il analyse l’économie et dresse des constats :  le prix naturel permet à chacune des parties prenantes d’y trouver son compte, le prix du marché évolue autour de ce prix naturel, si on s’en écarte, ça se complique, or, le marché tend à naturellement équilibrer les choses.

On peut le contester, mais ça demeure plutôt vrai : dans la vie de tous les jours, les choses s’équilibrent (ou à peu près), autrement, ça dérape : un prix trop cher rebute le consommateur, un prix trop bas fait perdre de l’argent au commerçant, si j’inonde le marché de mon produit, le prix chute parce qu’il n’est plus rare, s’il en manque, le prix grimpera parce qu’il sera rare… ainsi, toutes sortes d’actions et de réactions interagissent pour finir par trouver, à peu près, un prix ou une situation qui fait l’affaire de tous.

Ça se défend.

Adam Smith n’aime pas les barrières, l’intervention du gouvernement, les contraintes. C’est un libéral, un libre-échangiste. Il croit que la division du travail fait en sorte que, non seulement l’individu se spécialiste et réussit à produire mieux et plus, mais il en va de même pour les nations. Alors, pourquoi je m’entêterais à faire de la piquette quand je peux acheter le vin aux Français, mais vendre dans le monde ce en quoi j’excelle?

Ça se défend aussi.

On pourrait continuer longtemps à présenter ce que pense Smith et ce en quoi ça n’est pas faux. Mais, ce qui frappe surtout, quand on le lit, c’est de voir à quel point il n’est pas le croque-mitaine qu’on nous fait croire, ni le prince froid et insensible du néolibéralisme qui sert à justifier certaines des conneries de la droite depuis des décennies.

Smith souhaitait la richesse des nations (d’où son titre), et pas tellement la richesse des individus. Il estime que, souvent, l’appât du gros profit fait perdre une occasion de tirer le maximum du potentiel du capital utilisé dans l’exercice, potentiel étant la possibilité de créer de la richesse, tout court. Dans la même logique, il n’affectionnait pas les monopoles. Il croyait que le travail était le coeur de la création de la richesse. Il constatait la faiblesse de l’ouvrier dans le rapport de force. Vivant à une époque où la corruption politique était importante et le pouvoir souvent à côté de ses pompes, il constatait le problème de ces maillons dans la chaine. C’est encore le cas aujourd’hui, certes, mais il faut comprendre un auteur et une oeuvre dans son contexte historique.

À la lumière de ce qu’il voyait, Adam Smith estimait qu’il valait mieux laisser le marché s’occuper de ses propres affaires, au lieu qu’on laisse tout et n’importe qui s’inviter pour faire dérailler le train.

Ça se défend, oui. Surtout, ça se comprend, dans le contexte.

Bien sûr, on pourrait par la suite longuement parler des erreurs du modèle Adam Smith, qui n’a pas su prévoir que la libre concurrence qu’il souhaitait complète mènerait les plus malins, libres d’agir, à avaler leurs concurrents jusqu’à créer, aujourd’hui, de puissants oligopoles qui enrayent complètement les attraits de la libre concurrence. On pourrait aussi se moquer de sa « main invisible » qui est, effectivement, invisible. Aujourd’hui, on réalise surtout que si la main invisible s’amuse, en dehors de balises ou de surveillance, sans un État pour corriger les imperfections (nombreuses) du marché, ce n’est pas à la richesse des nations que nous aurons droit, mais à encore davantage de richesse pour les privilégiés, les plus voraces, les plus cupides.

Le marché parfait n’existe pas. Sa vision, idéale, n’est pas parfaite. Mais, il faut rendre à Smith ce qui lui appartient : il a réussi à décortiquer l’économie, à en comprendre les rouages, à imaginer un idéal, faisant de lui le premier des économistes considérés comme tels, pris au sérieux, au point d’être cité encore aujourd’hui, plus de 200 ans après sa mort.

Alors…

Dorénavant, quand vous entendrez un comique citer Adam Smith en disant que le père du libéralisme souhaitait la disparition de l’État, le libre marché, pour que la richesse ruisselle sur tous, sans égards aux impacts… vous pourrez lever les yeux au ciel.

Vous saurez qu’il citera alors un extrait piqué sur le web.

Mais qu’il n’aura pas lu, la richesse des nations

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