L’économie démystifiée

La croissance, c’est essentiel à l’économie. C’est le coeur de notre système.

Le Québec est bon à rien, il traine la patte derrière toutes les provinces et la plupart des États américains.

Voilà ce qu’on nous dit, nous répète. Tous les jours.

On finit par y croire, à force, à rentrer au boulot, sans se poser de questions, s’imaginant que les choses sont ainsi faites. Immuables.

Or, certains ont la lucidité et la détermination pour essayer d’y voir plus clair.

Dans son livre, L’économie démystifiée, l’économiste Jean-Claude Cloutier cherche à contrer cette espèce de démission de la population devant la possibilité de comprendre l’économie. Il apparait nécessaire de le faire, d’autant que l’économie prend une place exagérée dans l’espace public.

Malgré cela, constate Cloutier, une grande partie de la population se sent impuissante devant l’opacité toute volontaire qui voile la science économique et se trouve, du coup, vulnérable aux solutions simplistes et idéologiques. Un bon démagogue peut ainsi engranger les succès commerciaux… ou politiques.

Pourtant, les informations qu’on diffuse en économie ne sont pas des faits, des vérités divines. Ce sont des « monologues idéologiques », disait avec justesse le perspicace Pierre Foglia.

Alors, l’économie devrait être plus simple, nous dit Cloutier. Pour que le citoyen ne soit pas victime de mystification.

Et la première, et peut-être plus grande mystification est sans doute celle de la croissance. Tout doit être conditionné par la croissance. Tout.

L’absence de croissance, c’est la fin. C’est la mort.

Imaginez un politicien qui oserait faire campagne en disant ne pas se préoccuper outre mesure de la croissance. C’est la fin pour lui. La mort politique.

Pourtant, l’humanité s’est longtemps, très longtemps (et surtout) accommodée d’une vie sans croissance. Elle s’en sortait fort bien. Nul ne peut affirmer qu’elle ne s’en est pas tirée, puisque nous sommes là pour le prouver (seuls Sean Spicer et Donald Trump réussiraient le miracle de nier pareille évidence).

Ce n’est que plus récemment, avec l’industrialisation, que le fantasme de la croissance est apparu. Comme une drogue, les sociétés y ont pris goût. Elles ne sont désormais plus capables de se priver des résultats qui démontrent de la croissance, des colonnes de chiffres et de statistiques qui mettent en lumière l’atteinte de cet objectif divin : croissance perpétuelle, coït ininterrompu.

Toujours.

Toujours plus.

Toujours plus de croissance, parce qu’elle permet d’en avoir toujours plus.

La croissance éternelle afin de répondre à la cupidité? Sans aucun doute.

Mais aussi parce que, politiquement, la chose est fort pratique. La croissance évite d’avoir à faire des choix difficiles; on peut en donner un peu à tout le monde, saupoudrer sa générosité… couper des rubans, embrasser des bébés, au lieu de couper des bébés et d’embrasser des rubans.

Un marché en croissance fait aussi le bonheur des gens d’affaires car, se faisant, leur marché est en croissance. Et un marché en expansion permet de faire de la place à plus de concurrents. On a moins besoin de se battre…

Oh, vous pourriez me répondre, avec justesse, que la croissance conditionne en même temps plusieurs décisions des politiciens. Ils savent se montrer cruels, à la faveur de la croissance, et c’est vrai. « Nous n’avions pas le choix, pour assurer la croissance… »

Ah, oui.

Alors, pour assurer la croissance, on coupe des programmes sociaux, on fout des gens à la porte… nos services sont moins efficaces, quitte à sacrifier des malades ou une génération d’écoliers. C’est pas important. Ce qui compte vraiment, c’est la croissance. Le reste est accessoire. Les politiciens vont instrumentaliser les notions et concepts de l’économie qui feront leur affaire, au moment où ils en auront besoin.

Mais, au fait, la croissance, on fait ça comment?

Rappelez-vous vos classiques : il faut baisser les impôts, réduire la taille de l’État…

Ah, oui.

Mais, dans les faits, nous dit Jean-Claude Cloutier, ce n’est jamais aussi simple. Il y a plein de recettes, plein de moyens, et aucune de ces recettes ne peut être valide en tout temps, dans tous les pays. Les cycles changent la donne, les évènements, les contextes, les défis, les imprévus…

Il n’y a pas de recette. À chaque pays, chaque État, de trouver la recette qui convient à sa population, répond le prof Cloutier.

Peut-on alors imaginer un pays, un monde sans croissance? La croissance zéro? C’est possible. Négative, décroissante? Pourquoi pas? Mais, pour cela, il faudrait revoir nos priorités, nos valeurs, notre mode de vie.

Ah, oui…

Souvent, nous vivons, après les grandes crises, d’importantes périodes de croissance. Les temps difficiles des années 30 ont été suivis par la période de forte croissance et d’amélioration des conditions de vie des Trente Glorieuses (1946-1975).

La croissance est une drogue, disait-on. À l’instar de la drogue, la croissance finit par détruire. La croissance illimitée, c’est courir vers le mur, en somme.

Aussi, ceux qui s’inquiètent de l’appétit vorace de la croissance ont un oeil attentif sur les ressources qui, elles, ne sont pas illimitées. Les changements climatiques, les forêts, les matières premières, la nourriture, etc. La nature ne peut soutenir un rythme qui serait démentiel et perpétuel.

Mais, il nous faut de la croissance pour assurer notre développement économique, direz-vous.

Le prof Cloutier vous dirait que l’on associe à tort croissance et développement économique de manière systématique. La croissance, c’est l’aspect quantitatif des choses. Ce sont les chiffres, les données qui prouvent que la production augmente. Le développement économique, lui, est l’aspect qualitatif des choses. Et ce que l’on souhaite, au bout du compte, c’est l’amélioration de la qualité de vie, des conditions de la société. Voilà ce qu’est le véritable développement économique.

Aussi, la croissance sans l’amélioration des conditions de la société est un développement économique qui n’a aucun intérêt. Qui n’en est pas, de fait.

Ainsi, le développement économique N’EST PAS QUE l’intérêt des gens d’affaires. Il concerne les citoyens dans leur ensemble, leur qualité de vie, la qualité de leur système d’éducation, de santé, la qualité de leurs infrastructures sportives et culturelles, la qualité de leur environnement, etc. Etc. Etc.

Est-ce qu’on mesure le progrès d’une société par les chiffres de sa croissance ou par d’autres indicateurs qui traduisent mieux l’état d’esprit général d’une population?

Par exemple, le Québec, pour certains inspirés par les chiffres qui font leur affaire, est bon dernier. Un cancre de la croissance et du rendement économiques. Pourtant, lorsqu’on s’intéresse à l’indice relatif du bonheur, le Québec est parmi les meilleurs au monde. Pourquoi? Est-ce que les Québécois sont des idiots qui n’ont pas compris qu’ils devaient être malheureux de ne pas trôner au sommet des indicateurs de croissance?

Sont-ce tous des imbéciles heureux?

Non. Bien sûr.

C’est que, voyez-vous, pour être heureux, des critères comme l’espérance de vie, le sentiment de sécurité et le temps de loisirs sont importants. Ils constituent des éléments essentiels qui font d’une société un endroit où il fait bon vivre.

Tout dépend, au fond, de notre définition du progrès.

Arrêter de « bander » sur la croissance, se désintoxiquer de la croissance, ce serait déjà un progrès.

Énorme.

Quand on lit attentivement l’ouvrage de l’économiste Cloutier, on prend aussi la mesure des contraintes qui sont les nôtres et qui changent le portrait.

Les contraintes auxquelles le Québec doit faire face ne sont pas les mêmes qu’on trouve ailleurs. Prenez, par exemple, la géographie.

La nordicité est inévitable et joue un rôle indéniable dans le rendement agricole, dans la production. Essayez de faire pousser vos plantations en Virginie ou en Californie, que vous aurez semées au même moment au Québec et vous verrez : de toute évidence, la croissance des plans sera plus impressionnante au sud. Quoi qu’on en dise et quoi qu’on fasse, le blé pousse et poussera toujours moins vite au nord qu’au sud. Idem pour la forêt, les végétaux, etc.

Autre contrainte non négligeable : sa taille. Le Québec est grand, voire gigantesque, certes, mais son espace habitable est, quant à lui, fort réduit. Pour l’essentiel, on y trouve une bande fertile le long du Saint-Laurent. En dehors de cette zone, les choses se compliquent, ce qui réduit d’autant les possibilités de culture, de production.

En revanche, la production ontarienne qui se trouve plus au sud est, logiquement, plus florissante. L’Ontario a aussi profité largement de l’apport de l’industrie automobile que le milieu politique a stimulé, volontairement d’ailleurs, à sa faveur. Ces mêmes politiciens ont également été très volontaires à soutenir l’économie ontarienne en rendant le Saint-Laurent navigable de son golfe jusqu’au fond des Grands Lacs (ouvert à la navigation en eau profonde en 1959).

Par contre, en comparant le Québec avec des régions comparables, on réalise tout à coup que l’on s’en tire fort bien. Le Québec soutient la comparaison sans gêne. Et malgré les éléments statistiques qui pourraient décevoir les zélotes de la croissance, nous sommes généralement plus heureux au Québec qu’ailleurs.

Vous pourriez rétorquer que le Québec manque de riches et que cela est fort triste. Il faut s’améliorer à ce chapitre, me direz-vous, en vous mouchant, le kleenex plein de tristesse.

Qu’il y ait trop peu de riches n’est pas un enjeu. Vous êtes en train de confondre riches et richesse. Vous croyez, comme le dogmatique Ronald Reagan, que la richesse des riches ruisselle vers les couches inférieures, ce qui explique l’importance que vous accordez à la présence de riches sur notre territoire.

Le ruissellement, c’est un conte pour enfants. Pour vous endormir. Pour que votre démocratie se couche en boule, dans un coin.

Or, la richesse, c’est plus vaste que cela. C’est l’ensemble de ce que l’on a accumulé, la valeur des immeubles, la valeur des héritages, etc. Cette richesse est importante. Et il y en a une bonne partie aussi, vous le savez bien, cachée, enterrée dans des paradis complices.

Comparée au potentiel fiscal qu’offrent les revenus, la richesse revêt un bien plus grand intérêt. De fait, la mondialisation transforme le marché du travail et met une pression à la baisse sur les revenus, les conditions d’emploi. Bien des emplois intéressants sont, d’ailleurs, tranquillement remplacés par des machines, des ordinateurs, des robots. La technologie remplace le travail. C’est donc celui qui possède la technologie qui détient la richesse, la valeur, le profit.

Ainsi, désormais, la richesse ne circule plus tellement par les salaires, mais par les profits. C’est donc là qu’il faut agir, fiscalement, en effectuant des ponctions.

Ah, mais certains économistes vous diront que cela nuirait à la croissance, à notre développement économique…

Ceux-ci feraient, du coup, la démonstration qu’ils n’ont rien compris ou ignorent volontairement ce que l’on vient d’apprendre et ce que le livre de Cloutier nous enseigne : il y a autre chose dans la vie que la croissance. Il nous l’enseigne, oui, dans le sens le plus noble du terme: par une écriture accessible claire, intelligente. Pas en prenant le lecteur pour un crétin. C’est un cours d’économie 101 qui fait oeuvre utile, sans aucun doute.

Et l’auteur, qui est lui-même économiste, ne se gêne pas du tout pour se moquer de la science économique… et du prestige dont jouissent ses collègues. Voilà pourquoi il a songé à intituler son ouvrage L’économie démythifiée, plutôt que démystifiée. Parce que le mythe, tenace, mérite d’être balayé. On prête aux économistes, dit-il, une connaissance et une précision qu’ils n’ont pas. Oui, ils sont bons, de fait, pour expliquer ce qui s’est passé, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Mais ce qui sera? Pour prédire l’avenir?

Ils ne sont, à cet égard, guère mieux que Jojo Savard.

Un lecteur averti en vaut deux.

Ou plus…

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