J’accuse l’économie triomphante

Émile Zola publiait en 1898 un vibrant plaidoyer pour rétablir la vérité : le capitaine Alfred Dreyfus n’était pas un traître. Il a injustement été condamné par les autorités militaires. Il avait surtout le vilain défaut d’être juif…

J’accuse, disait-il.

Albert Jacquard reprend la célèbre formule, non pas tellement qu’il y ait un traitre dans cette histoire (quoi que…), mais lui aussi pour rétablir la vérité.

J’accuse l’économie triomphante, lance-t-il, pour sa part. L’humanité perd la boule et confie sa destinée entre les mains de gourous qui ne sont pas dignes de cette confiance, à savoir les économistes.

« L’économisme » se fait religion. Il y a une Table, une seule loi, celle du marché. On a affaire ici à une sorte d’intégrisme ⎯ économique ⎯ encore bien pire que l’intégrisme religieux. L’économisme fait comme s’il avait réponse à tout, qu’il avait toujours raison, alors que l’on affronte des défis encore jamais relevés.

À commencer par la taille de la population mondiale dont la croissance est délirante: avant longtemps, nous nous réveillerons en compagnie de 10 milliards de nos semblables. L’ennui, c’est que si les experts estiment que quelques progrès nous permettraient de nourrir 10 milliards d’humains, il en est tout autrement s’il s’agit de répondre aux besoins d’autant de personnes aux habitudes de consommation occidentales. Dans ce cas, on ne devrait même pas dépasser 700 millions d’individus pour tenir le coup.

Ça ne va pas.

Mais, Jacquard était un éternel optimiste. Loin de le démonter, pour lui, « ce constat nous donne l’occasion de nous révéler à nous-mêmes notre capacité d’imagination. »

Encore faut-il d’abord arriver à nous imaginer changer nos habitudes, diminuer notre consommation, partager nos ressources.

Pas facile d’imaginer une vie sans iPhone, semble-t-il…

Plus difficile encore de convaincre les décideurs dont les objectifs sont diamétralement opposés à ces bons principes : soyons compétitifs, concurrentiels et efficaces.

Voilà qui complique lourdement la tâche.

Dans l’imagination de ces décideurs, un logement n’est pas un besoin de base tant qu’un remarquable moyen de faire de l’argent. Le productivisme s’empare de l’agriculture, du monde du travail, de tout. Ce qui compte, c’est l’enrichissement; on veut empiler les billets. C’est le « règne de l’argent. »

L’argent justifie les décisions et les raisonnements économiques. Les maîtres mots sont rentabilité, victoire. Or, nous dit le sage Jacquard, le gagnant est, par définition, un producteur de perdants…

Tout est prétexte à faire de l’argent: la publicité, le sport, les jeux de hasard… même la guerre. Oui, la guerre est (et a toujours été) très payante. Parlez-en à Dick Cheney, vice-président de Georges W. Bush, dont la compagnie a empoché 39 milliards pendant que son pays veillait à « libérer » l’Irak de Saddam et de ses armes de destructions massives inexistantes.

La guerre est payante, quitte à vendre des armes aux pays en voie de développement, voyant du coup leur dette nationale bondir. On ne fait pas de génocide sans créer des gueux…

Comme il est bon pour les affaires de se taper un petit débarquement, en prime time, devant les caméras, forçant le troublant constat : dans ces cas, « les soldats ne se battent pas réellement pour venir rétablir l’ordre dans un pays déchiré, mais pour améliorer les recettes publicitaires des chaînes de télévision. »

Imaginez les profits des annonceurs si la bombe d’Hiroshima avait pu être lancée devant des caméras, à une heure de grande écoute!

Ce sera pour la prochaine fois.

L’économiste devrait, en principe, et fondamentalement, étudier les sociétés humaines et non pas des colonnes de chiffres et de statistiques, ce qui lui permettrait de tenir compte d’autres besoins que ceux liés à la consommation des biens, comme ceux dont dépend le bonheur.

Oui, parler d’économie et de bonheur : Albert Jacquard est capable de pareil prodige.

Et il croit la chose vitale, car nous sommes aujourd’hui placés devant un choix, face à une bifurcation : « d’un côté la voie facile de la domination de quelques-uns sur la multitude des démunis – une société fondamentalement esclavagiste, efficace, ordonnée, mais où la presque totalité des hommes vivront sans espoir – ; de l’autre, le chemin escarpé, périlleux, d’une recherche de l’égalité entre tous les membres de l’espèce, la construction jamais achevée d’une société où tous les hommes se sentiront chez eux partout sur la Terre des Hommes. »

La barbarie ou la démocratie. Il faut en décider aujourd’hui.

Alors, vous?

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